Tranche de vie Japonaise : Junko (Partie 2)
20 heures, Izumi Garden, Station Roppongi Ichomé.
Je descends les escaliers roulants pour rejoindre la sortie de la bouche de métro, lieu de notre rendez-vous. Je suis surpris de voir soudainement Junko sur l’escalator opposé. Elle monte, je descends. Nos regards se croisent. En silence, sans sourire, Junko m’adresse une salutation en s’inclinant légèrement vers l’avant. Son regard semble vraiment marqué par la timidité.
La seconde suivante, elle se trouve dans mon dos. Je lui fais signe de descendre me rejoindre car le restaurant se trouve un étage plus bas.
Elle me rejoint une petite minute après.
La Trattoria.
Comme de coutume, le patron du restaurant m’accueille à bras ouverts. Etant un habitué des lieux, le restaurateur me connaît et n’hésite pas à me parler en italien. Son niveau est très bon : il a séjourné plus de trois ans à Milan.
Il n’hésite pas un instant à me taquiner à l’italienne:
« Tu n’es pas seul, ce soir ? Ah, tu as trouvé une jolie femme pour la soirée. Tu es un vrai Italien, toi !
- Ben ouais, que veux-tu… on ne renie pas ses origines…
- Siiiii ! », dit-il en riant sans retenue.
Nous nous installons et nous commandons. Je sens Junko très intimidée au début. Puis, le vin de pêche pétillant faisant progressivement son effet, Junko se détend et commence à parler sans hésitation.
« Junko, je tiens vraiment à vous féliciter. C’est grâce à vous et à votre très bon niveau d’anglais que notre business va de l’avant au sein de votre entreprise.
- Oh non, ne dites pas ça…
- Mais si, c’est vrai…
- Oui j’ai bien compris vos propos, Monsieur Martino. Au Japon, si on accepte le compliment en remerciant, c’est une marque d’arrogance. Répondre merci n’est pas une marque de politesse. Il faut toujours s’abaisser. L’humilité est une très grande vertu dans notre culture.
- Je comprends… Je pense que les Occidentaux ont beaucoup à apprendre des Japonais sur ce plan.
- …
- Je voulais simplement vous dire que je trouvais curieux qu’une personne comme vous soit simple assistante alors que vous connaissez mieux les dossiers et parlez mieux l’anglais que votre supérieur.
- Le Japon, c’est comme ça pour la majorité des femmes actives. Une femme comme moi ne pourra jamais devenir directeur. Je deviendrai au mieux responsable d’une petite équipe de trois, quatre personnes en fin de carrière. Alors que mon collègue masculin recruté la même année pourra devenir membre de la direction générale.
- La compétence n’est pas reconnue. C’est ça ?
- Oui. Peu importe la compétence. Dans la mesure où vous êtes un homme, la politique interne et l’ancienneté sont les seuls propulseurs au sein de la hiérarchie.
- Si ça peut vous rassurer. En Europe, c’est un peu la même chose… bien que les femmes aient sans doute plus de possibilités.
- Quel que soit le pays, les Humains sont ainsi faits, Monsieur Martino…
- …
- Vous savez Monsieur Martino, je n’aime pas particulièrement mon entreprise. A la sortie de l’université, je voulais absolument faire un travail où je puisse pratiquer l’anglais.
- Ah oui ? Et pourquoi donc, Junko ?
- J’ai une licence de littérature anglo-saxonne. Le commerce international est l’un des rares endroits où je peux utiliser mes connaissances en anglais. Il y avait une possibilité de travailler pour cette entreprise et j’ai accepté… Depuis quinze ans, j’ai la même vie. Pas de but, la grisaille, le travail au quotidien sans perspective de réelle évolution…
- Vous savez Junko, on peut observer une situation sous deux angles différents. C’est l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein… Vous savez ?
- Pardon Olivier ?
- Vous avez un travail dans une grande entreprise établie depuis des générations. Vous avez le luxe de pouvoir prévoir à moyen et long terme. De nos jours, en Europe, un jeune diplômé de littérature ne trouve pas de travail purement et simplement. C’est la vraie galère là-bas. Vous avez une chance incroyable et vous ne vous en rendez même pas compte. Le changement de point de vue ne dépend que de vous. Vous êtes responsable de la façon dont vous appréhender votre vie. Il n’appartient qu’à vous de relativiser. C’est votre choix…
- Ce que vous me dites me fait du bien, Monsieur Martino. J’ai l’impression de parler à un psychologue…
- Ne dites pas cela Junko. J’ai simplement connu des périodes de doutes dans ma vie et c’est la conclusion de mes expériences.
- Vous avez raison Olivier ! Je vais désormais changer mon fusil d’épaule et essayer de voir la vie sous un angle plus positif. »
A la suite de cette soirée, je reçois le lendemain un email de remerciements de Junko. Elle semble avoir été touchée par mes propos et me propose de nous revoir dans six mois, le temps nécessaire à son changement d’état d’esprit. Elle souhaite sincèrement se montrer sous un nouveau jour, la prochaine fois.
Auteur : Naps
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marrante ta dernière phrase « Elle souhaite sincèrement se montrer sous un nouveau jour, la prochaine fois. » et juste en dessous tu met l’illustration c’est plus que tendancieux là XD
Aussi pour l’état d’esprit concernant l’humilité j’ai toujours trouvé que leur concepts de l’honneur et de l’estime était trop disproportionnés à mon goût. Dire merci à un compliment n’a rien d’arrogant en soit si ce compliment est mérité « Trop de modestie retire au mérite » comme disait le vieux :)
Un exemple tout simple qui m’est arrivé, sur le site sur lequel je travaille, en arrivant c’était l’anarchie complète, y’avait presque pas de consigne, les mecs savaient pas ce qu’ils devaient faire, il m’a fallu plusieurs semaines a harceler les responsables pour remettre de l’ordre jusqu’au jour ou on a eu un gros problème et que j’ai du imposer des consignes dans l’urgence et même si j’étais pas chef de poste ils m’ont écouté et ça nous a permis de résoudre le problème.
Nombre de personnes m’ont fait de grands compliments à ce sujet et comme tu dis qu’on aurait à apprendre du peuple nippon, j’aurais du faire preuve d’humilité ?
Hors de question! Si j’avais pas été là en arrivant j’aurais rien pu faire, si j’avais pas demandé exprès à modifier mon planning pour bosser ce jour là personne aurait pu gérer les problèmes, je ne me vanterais pas comme un héros loin de la mais JE MÉRITE ces compliment et je les accepte à bras ouverts! Donc quand on a fait de grandes choses et qu’on sais au fond de soit qu’on mérite ces compliments alors OUI on peut dire merci en les acceptant, si Junko ne peut pas se le permettre même après ce qu’elle à fait elle c’est son estime d’elle même qui n’est pas aussi grande qu’elle devrait être et ça encore une fois c’est le concept de l’humilité de son pays qui la bride en quelque sorte :)
Voila j’ai fait le tour et je te complimente encore une fois sur ton article très bien écrit; et accepte ce compliment à bras ouverts !!! ^^
Merci et je l’accepte à bras ouvert.
Toutefois si tu étais Japonais je ne m’exprimerais pas ainsi.
Peux tu développer s’il te plais ? Ton avis m’intéresse à ce sujet je suis toujours avide d’apprendre :)
J’aurais répondu :
« Non ce n’est pas grand chose. J’ai simplement écrit ce que j’ai vécu. Je ne suis pas un écrivain. »
En prenant du recul, j’ai l’impression que la modestie est un sentiment qui permet d’évoluer et de continuer à apprendre. Tandis que le sentiment opposé (la prétention) semble bloquer l’évolution. À mon sens, c’est le mérite de l’approche japonaise : toujours travailler, s’améliorer en restant humble.
Je peux aisément concevoir ça, seulement à mon sens il n’y a cependant aucune forme de prétention à recevoir un compliment en ayant une estime de soit « justifiée » bien sur que l’humilité et la modestie entre en compte mais dans une certaine mesure.
Le plus gros problème des gens c’est qu’ils confondent l’estime de soit avec l’égo et c’est la pire erreur à faire, ces deux choses sont aux antipodes l’une de l’autre, avoir une estime c’est dire « je sais ce que je vaut et à force de travail je peux faire encore plus » et l’égo c’est « je suis fort je peux faire ça » si on me fait un compliment sur mon travail et que ce compliment est légitime alors oui je l’accepte en disant « Merci je fais de mon mieux et ça donne des résultats » et non en disant « je sais j’suis un bon! » et avoir pleine mesure de mes capacité n’a rien d’arrogant ou de prétentieux loin de là :)
Après cela reste seulement mon avis ^^
Accepter un compliment (même justifié) c’est de facto reconnaitre en public que l’on est bien et annule ponctuellement la modestie, du moins dans l’affichage.
Mais je ne vois pas ou est le mal de reconnaitre sa valeur si celle ci est fondée, c’est ça l’estime de soit, croire en une valeur qui n’est pas la nôtre comme le font des centaines de millions de personnes sur terre CA c’est l’ego :)
je pense qu’il faut vivre un certain temps dans la société japonaise pour ressentir ce type de sensibilité, cette façon de faire. L’explication n’est pas dans la logique mais dans le ressenti au sein de la société japonaise.
Je comprend, je suis une personne qui a plus tendance à se baser sur du concret/logique donc il est fort probable que je ne soit pas suffisamment réceptif à la manière de procéder du peuple nippon mais bon tant que ça ne fait pas de moi un être insensible et inapte à comprendre les choses alors ça va! XD